R U Tatami : « Ah Gudule!…»

Il y a fort fort longtemps dans un monde parallèle à aujourd’hui, c’est à dire à l’âge où j’ai découvert l’acné et autres joyeusetés de la vie, cette chanson de Boris Vian, auteur que j’adorais lire, se ficha dans un recoin de ma carafe pour ne plus en bouger.

Elle devint plus tard une de mes berceuses favorites, et je la fredonnerai encore et encore.

Entre clinquant et palpitant, mon choix, comme celui de l’écrivain, s’est naturellement posé sur le second. Voici l’histoire d’une société où la profondeur des sentiments serait remplacée par la profusion des objets.

Ça va tourniquer ferme sous les carafes.

La Complainte du Progrès

Autrefois, pour faire sa cour, on parlait d’amour
Pour mieux prouver son ardeur, on offrait son cœur
Maintenant c’est plus pareil, ça change, ça change
Pour séduire le cher ange, on lui glisse à l’oreille :

Ah Gudule!, viens m’embrasser et je te donnerai…

Un frigidaire, un joli scooter,
un atomixer et du Dunlopillo
Une cuisinière, avec un four en verre,
Des tas de couverts et des pelles à gâteau!
Une tourniquette pour faire la vinaigrette,
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs,
Des draps qui chauffent, un pistolet à gaufres,
Un avion pour deux …Et nous serons heureux!

Autrefois s’il arrivait que l’on se querelle
L’air lugubre on s’en allait, en laissant la vaisselle
Maintenant, que voulez-vous, la vie est si chère,
On dit « Rentre chez ta mère » et on se garde tout.

Ah Gudule!, excuse-toi ou je reprends tout ça…

Mon frigidaire, mon armoire à cuillères,
Mon évier en fer et mon poêle à mazout
Mon cire-godasses, mon repasse-limaces,
Mon tabouret à glace, et mon chasse-filous!
La tourniquette à faire la vinaigrette,
Le ratatine-ordures et le coupe-friture

Et si la belle se montre encore rebelle
On la fiche dehors, pour confier son sort…

Au frigidaire, à l’efface-poussière,
À la cuisinière, au lit qu’est toujours fait,
Au chauffe-savates, au canon à patates,
À l’éventre-tomate, à l’écorche-poulet!

Mais très très vite on reçoit la visite
D’une tendre petite qui vous offre son coeur

Alors on cède car il faut qu’on s’entraide
Et l’on vit comme ça jusqu’à la prochaine fois
Et l’on vit comme ça jusqu’à la prochaine fois

Paroles de Boris Vian, Musique d’Alain Goraguer (1955)

Avec humour et dérision, le poète Boris Vian dénonçait le caractère destructif des relations amoureuses basées sur les biens matériels et consommées de façon industrielle. Cette société qui croyait progresser se dégradait, rétrogradait : les couples mécaniques faisaient-ils si bon ménage? Un non sens aurait-il remplacé le bon sens? Que pouvons-nous y faire?

Gaffe les ziknautes, accrochez-vous à l’écran car mon scalpel à prose et ma tartine à jactance vont tenter d’approcher la page à encre …magique. 

Mécanique du couple : on dirait qu’y a comme un bug

Le rythme, d’abord doux, du couplet qui étale ses phrases avec nostalgie, devient saccadé pour un refrain bourré d’énumérations, de mots à l’emporte-pièce, presque sans queue ni tête. Tout n’est pas rose, loin de là, au pays du Progrès. Non, les couples mécaniques ne font pas bon ménage. Acheter l’affection d’une personne ne signifie en aucun cas l’aimer, ni mériter la sienne en retour.

Remue-méninges : les objets nous pousseront à l’incompréhension et à la violence.

Tranquillement, ti da di dou, on passe de la tourniquette pour faire la vinaigrette à la tourniquette à faire la vinaigrette, ce qui nous éloigne peu à peu de la fonction de cet étrange objet et il y a fort à parier que nous pourrions bien finir par ne plus savoir à quoi elle servait au juste (d’ailleurs, une fourchette ou un fouet –tiens, salut Melo;P– en main devraient suffire). Notons que les draps qui chauffent feront place au chauffe-savates.

Et tout à coup, BAM, action : le pistolet à gaufres surgit! Viennent ensuite le ratatine-ordures et le coupe-friture, et pour couronner le tout un éventre-tomates, accompagné de l’écorche-poulet. À force d’accumuler des tas d’objets superficiels, on aurait perdu la tête…si, un  gros brin.

Tous les mots que le maestro Vian a choisi ont de la saveur, aucun n’a été balancé là au pif, bien au contraire. L’ordre même dans lequel les noms communs arrivent a une belle importance, car à l’instar du rythme il apporte un sentiment de dégradation. On passe ainsi rapidement d’amour, coeur, ange à la cuisinière, avec ses pelles et ses gâteaux, puis direct à l’aérateur et à l’avion.

Ensuite vous allez les entendre, si, si, bien malgré vous, toutes ces disputes, ces injures, qui planent : godasses, limaces, filous, ordures, friture, savates, patates. Ambiance Oo.

L‘utilisation du nom d’une marque pour parler du matelas est pertinente à souhait et refroidit efficacement l’attrait d’un tel lit conjugal.

Bref, on pourra touiller ça autant qu’on veut, quand ça prend pas, ben ça prend pas, pis stou!

Libre-arbitre : coeur à vendre ou à aimer?

La répétition de la dernière phrase fait penser à une habitude prise au hasard, une rengaine. Rien à voir donc avec une décision, un choix. 

S’entraider, oui, mais sans prétendre à des sentiments qui n’existent pas.

S’aimer et non s’acheter l’un l’autre.

Bon bah j’sais pas vous, mais moi je vais aller balancer la sauce à plein tube et r’tourner faire le tourniquet avec les bras.

 

Je remercie de tout mon palpitant Charlie Chaplin & Boris Vian

15 - 1

MaD

2 réflexions sur “R U Tatami : « Ah Gudule!…»

  1. Melo, la tête enfarinée par une guerre microbes vs paracétamol qui a pris fin ce jour, s’excuse de n’avoir pris part au débat. En même temps MaD vous l’a fait aux petits oignons ce post 😊

    Aimé par 1 personne

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